dimanche 10 mai 2026

Tue-mouche du coche

 

C’était un rideau moche de lanières en plastique multicolores.

Même à l’époque, je pense que je savais qu’il était moche.

Il était accroché dehors, devant la porte d’entrée de bois sombre de la maison des vacances et c’était ça, l’important. Pas qu’il soit beau ou moche, mais qu’il soit là, à voleter au vent d’été quand on arrivait pour les vacances.

Ma grand-mère prétendait qu’il servait à empêcher les mouches d’entrer quand on laissait la porte ouverte pour faire courant d’air. Moi je pense que ça les empêchait plutôt de sortir, vu le nombre de mouches qu’il y avait à l’intérieur, mais de toute façon on ne laissait jamais la porte ouverte, ma grand-mère détestait les courants d’air. Je me demande si elle ne le trouvait pas tout simplement beau, en fait, ce rideau.

Quoi qu’il en soit, pour moi, ce rideau, c’était les vacances. Je n’imaginais pas qu’il puisse en exister un pareil ailleurs. Je jouais avec parfois. Je tressais les lanières entre elles, je m’enroulais dedans, j’en effilochais le bas… Et je me faisais régulièrement gronder : je laissais les mouches entrer, j’abîmais le rideau, j’allais le faire tomber. Je ne peux pas garantir qu’aucune mouche n’est entrée par ma faute dans la maison, en revanche je n’ai été responsable d’aucune dégradation majeure du rideau.

 La maison était en bordure d’un petit village de campagne. Deux fermes de part et d’autre, un pré à vaches derrière, un pâté de maison devant, une fontaine à côté et voilà. Tout le monde connaissait tout le monde, même nous qui ne venions que pour les vacances, et tout le monde semblait tout savoir de tout le monde. Et je ne sais pas d’où vient l’expression « chacun chez soi et les vaches seront bien gardées », mais pas de là-bas : il n’y avait aucun problème avec les vaches, en revanche, la notion de « chez soi » était assez relative. Tu étais tranquillement en train de faire très exactement ce que tu voulais chez toi et, d’un coup, pouvait apparaître à ta fenêtre n’importe lequel de tes voisins, plus ou moins proches, comme s’il n’y avait pas de raison de type bienséance pour ne pas s’immiscer comme ça, sans prévenir, dans l’intimité des gens.

Alors qu’il y avait bien une porte à cette maison. Et même quand elle était ouverte, on pouvait y toquer sans vraiment voir ce qui pouvait se passer à l’intérieur, grâce au rideau moche.

Pourtant, la plupart des visiteurs, qu’ils soient attendus ou non, jugeaient tout à fait opportun de surgir à nos fenêtres. Je détestais ça et je crois que ma mère et ma grand-mère n’aimaient pas ça non plus. Ça donnait l’impression de ne pas être vraiment chez soi. Je ne sais pas s’ils faisaient la même chose entre eux, ou seulement chez nous. Parce que c’était juste une petite maison de vacances. Parce qu’il n’y avait que des femmes. Parce qu’on ne leur disait pas de ne pas le faire. Sans doute ma mère et ma grand-mère voulaient-elles éviter de passer pour ces dames de la ville qui se plaignent des manières des bouseux. Et puis elles craignaient sans doute de ne plus avoir de visites si elles faisaient des remarques. Quand tu vis toute l’année en ville sans connaître tes voisins de palier, avec la certitude que tu pourrais mourir sans qu’ils s’en aperçoivent, c’est assez rafraichissant d’avoir pour quelques semaines l’impression d’être toujours entourée, même de n’importe qui et même de façon un peu intrusive…  

Alors on s’en accommodait. Et on évitait de se balader à poil une fois les volets ouverts.

 Parmi les visiteurs incongrus, il y en avait un qui se démarquait.

Le paysan d’en face.

C’était le bon gars, jovial, amical, il saluait toujours quand on le croisait sur son tracteur et, quand j’allais acheter du lait le soir à la ferme, il me laissait aller caresser les vaches et regarder les veaux qui venaient de naître. Il avait toujours l’air content et souriait de toutes ses dents, dont deux grosses en or qui m’impressionnaient beaucoup.

Mais il n’était pas toujours comme ça.

J’étais petite, mais je voyais bien son manège. Dès que sa femme partait, il rappliquait à la maison. Mais sans passer par l’allée bien dégagée et visible des autres voisins, non. Il coupait par le jardin, depuis le pré où paissaient ses vaches. Il arrivait par la terrasse, contournait le mur et entrait directement dans la maison, faisant fi de la porte fermée si elle n’était pas verrouillée, du rideau moche et des convenances.

Son arrivée créait toujours une sorte de malaise. Moi, déjà, il me mettait mal à l’aise. Quand j’étais là, il disait invariablement « Ah elle est là la petite ! » et il s’approchait pour me faire un bisou. En mettant toujours une main quelque part pour me rapprocher de lui et je me retrouvais collée contre son corps. Je détestais ça. Et quand je n’étais pas là, il demandait « Elle est pas là la petite ? » et ma mère m’appelait pour que je vienne dire bonjour et ça voulait dire un bisou coincée contre lui.

Après il faisait un peu pareil à ma mère et ça me dégoûtait tout autant.

Quand ma grand-mère était là, je me carapatais rapidement et en général il ne restait pas très longtemps. Le temps de boire le café que lui proposait ma mère et d’échanger quelques banalités. Mais quand ma grand-mère n’était pas là, c’était une autre histoire.

J’avais beau détester son contact, détester sa façon de faire irruption chez nous, détester sa façon de coller ma mère, j’osais moins partir.

Au début, j’avais imaginé qu’il y avait peut-être quelque chose entre ma mère et lui. Un jour, elle avait cessé de m’envoyer chercher le lait à la ferme et quand j’avais demandé pourquoi, elle m’avait répondu vaguement que la femme du fermier était fâchée contre elle, qu’elle ne savait pas pourquoi, mais qu’elle ne voulait plus que j’y aille. Alors j’avais logiquement pensé que la fâcherie avait à voir avec le fait que son mari fréquentait ma mère de trop près… et si elle était fâchée contre ma mère, c’est que ma mère avait fait quelque chose de mal. Alors ça ne me plaisait pas trop, je trouvais toujours sa présence gênante et je ne comprenais pas ce que ma mère lui trouvait, mais quand il venait et que ma grand-mère n’était pas là, je m’éclipsais pour les laisser tranquilles.

Un jour que j’étais allée m’asseoir devant la porte pour jouer avec le rideau moche en attendant qu’il parte, j’ai entendu des bruits qui ne m’ont pas plu. Lui semblait grogner à moitié comme une bête, un verre s’est cassé et je suis sûre que ma mère a pleuré.  

Je n’en ai jamais parlé à ma mère. Ni à personne d’autre. Je n’ai jamais su ce qui s’était passé, mais à compter de ce jour je n’ai plus laissé ma mère seule avec lui quand il venait. Je détestais toujours devoir subir ses embrassades dégoûtantes et l’ambiance tant qu’il était là me tordait le ventre, mais maintenant j’étais sûre que ma mère était aussi mal à l’aise que moi en sa présence et je ne voulais plus la laisser seule.

 Je ne comprenais pas pourquoi on le laissait encore venir, mais je n’imaginais pas vraiment non plus pouvoir l’en empêcher. Tout le monde venait comme ça, sans prévenir et sans beaucoup de considération pour notre intimité, alors pourquoi pas lui ?

J’en venais à espérer qu’un autre importun se pointe un jour à la fenêtre et le surprenne, collé à ma mère, ou sa grosse paluche en train de me serrer beaucoup trop fort contre lui, mais ça n’est jamais arrivé et je me dis aujourd’hui que si c’était arrivé, sans doute qu’à l’instar de l’épouse, le visiteur aurait décrété que ma mère, moi ou nous deux, telle mère telle fille, étions des allumeuses, des briseuses de ménage ou que sais-je.  

Il a continué à venir.

Ma mère et ma grand-mère semblaient le considérer comme un désagrément parmi d’autres. Il y avait l’odeur du fumier quand le vent tournait, les mouches et le voisin. Elles faisaient avec.

Moi je grandissais. Je mettais en place des stratégies pour éviter autant que possible que ses étreintes soient trop longues, trop appuyées, trop dégoûtantes. Des contorsions pas très naturelles pour contrarier sa prise. Une quinte de toux opportune au moment où il commençait à m’agripper. Une subite envie de me retourner vers ma mère pour lui raconter quelque chose.

Je sais aujourd’hui qu’un bon coup de genou dans les roustons aurait probablement été bien plus efficace que tous ces stratagèmes, mais s’il était si facile de réagir dans ce genre de situation de façon adéquate pour y mettre un terme sans risque de conséquences fâcheuses, ça se saurait.

Au lieu de ça, il y a eu ce jour où je n’ai pas réussi à me dépêtrer de son assaut et où sa vieille main de vieux porc est venue se poser sur mon minuscule téton naissant pour le caresser sans honte, comme ça, devant ma mère et ma grand-mère, en riant.

Je me suis sentie rougir et bouillir à l’intérieur et j’ai vu ma mère et ma grand-mère se crisper. Ma mère s’est levée pour se figer aussitôt, comme si elle ne savait pas trop quoi faire de cette impulsion. Ma grand-mère a dit très calmement qu’elle était désolée, mais qu’on allait partir et qu’on n’avait pas le temps de lui offrir le café. Elle est allée ouvrir la porte pour l’inviter à sortir et il s’est exécuté, un sourire goguenard aux lèvres, ses vieux chicots en or attrapant un rayon de soleil au passage.

Je le détestais du plus profond de mon âme.

Je détestais ma mère aussi qui n’avait pas bondi pour me sauver de ce gros dégueulasse et je détestais ma grand-mère qui lui avait carrément fait des politesses après ça.

J’étais allée me cacher dans ma chambre, au fond de mon lit, à la fois honteuse et en colère.

On n’en a jamais reparlé. On a fait comme faisaient les filles et les femmes alors. On a fait avec. C’était le premier qui m’agressait, mais il y en aurait tant d’autres…

Lui n’était pas revenu après ça. J’ai pensé qu’il s’était peut-être rendu compte qu’il était allé trop loin. Qu’il avait eu honte. Qu’il était parti. Qu’il avait carrément quitté le village, abandonnant sa ferme et sa femme.

Les vaches aussi ont finalement déserté le pré derrière la maison.

Je ne sais pas à quel moment c’est arrivé, mais un jour, le rideau n’était plus là lui non plus.

Plus de fermier, plus de vaches, plus de fumier, plus de mouches… Plus de rideau. Je ne sais pas si les choses sont effectivement arrivées dans cet ordre. Je ne me rappelle pas avoir posé de questions.

 Quand ma grand-mère est morte, ma mère a gardé la maison et continué d’y aller régulièrement. J’y suis retournée souvent moi aussi avec elle, jusqu’à en hériter à mon tour.

Il s’était passé à la fois tant de choses et si peu depuis cette époque-là. Je me dis que tout serait différent si ça arrivait aujourd’hui. Ou que tout serait exactement pareil. Je ne suis pas trop sûre.

En faisant le tour du jardin, j’ai observé l’endroit par lequel il passait discrètement, sous le couvert de la haute haie, quand il profitait de l’absence de sa femme pour en maltraiter d’autres. Ça n’avait pratiquement pas changé. La haie était peut-être un peu plus haute, un peu plus dense, mais pas si différente de mon souvenir. Et je n’aimais pas ce souvenir, alors j’ai décidé de l’arracher et la remplacer. En remuant la terre, j’ai vu apparaître une lanière de plastique de couleur un peu incertaine au bout effiloché, probablement par moi une cinquantaine d’années plus tôt. J’ai creusé un peu, trouvé d’autres lanières, creusé encore… Que faisait le rideau moche enterré au fond du jardin ?

J’ai continué de creuser jusqu’à tomber sur des os autour desquels étaient entourées les lanières en plastiques. J’ai dégagé la terre autour et trouvé un crâne, à peu près intact, avec deux énormes dents en or.

Je m’étais trompée. Le vieux salopard n’avait pas eu honte et ma mère et ma grand-mère n’avaient pas du tout fait avec.

J’ai remis la terre à sa place et finalement conservé la haie. Devant j’ai planté des rosiers, les fleurs préférées de ma grand-mère, et des tulipes, les fleurs préférées de ma mère.

Et j’ai mis devant ma porte un nouveau rideau moche de lanières en plastique multicolores, que j’aime voir voleter au vent d’été.