Je suis immobile depuis un moment déjà.
Tétanisée, plutôt.
Je suis plantée là, sur la scène vide, derrière le lourd rideau rouge, et je suis incapable du moindre mouvement. Je ne suis même pas sûre de respirer. J’ai peur. L’angoisse me tord le ventre et je n’arrive pas à penser.
Je suis arrivée au théâtre, comme à mon habitude les jours de représentation, seule et très en avance. Ma façon d’avoir le trac, c’est de ne plus avoir envie de jouer. Je ne me l’explique pas bien. J’adore les cours de théâtre, je n’en rate pas un, j’adore les exercices, j’adore les répétitions, j’adore l’émulation et l’enthousiasme de la troupe hétéroclite que nous formons le temps d’une année, mais le jour du spectacle, je n’ai pas envie. Et ça ne me rend pas exactement agréable. Alors pour ne pas infliger ma méchante humeur à mes camarades de jeu qui composent eux aussi avec leur trac, j’ai pris l’habitude de venir en avance et seule le jour tant attendu du spectacle de fin d’année. Je profite de ce moment volé avant l’arrivée des autres pour installer mes affaires en loge et mes accessoires en coulisse, sans avoir à feindre une quelconque excitation pour me mettre au diapason des autres.
Chaque année, c’est la même chose. Je passe l’après-midi consacrée à l’ultime répétition et aux réglages avec le régisseur comme si l’unique but de tout ça était d’en finir au plus vite pour pouvoir enfin partir de là. J’ai la tête vide, je me plie aux injonctions de la prof sans vraiment y penser, mais en me disant quand même que j’aurai tout oublié au moment de monter sur scène et que, d’ailleurs, puisqu’on en parle, j’ai déjà oublié mon texte et… bref. J’ai le trac, ça ne me rend pas très sympathique, donc je m’isole.
À cet instant précis, alors que je suis toujours figée sur cette scène qui d’un coup me semble gigantesque, je me demande si cet isolement était vraiment une bonne idée.
Je les ai entendues arriver, les premières bien à l’heure et les suivantes peu de temps après. J’ai entendu les cris, comme des retrouvailles intenses et joyeuses alors qu’on s’était vues deux jours avant pour répéter, et j’ai souri en les imaginant se sauter dans les bras les unes des autres, comme des gamines excitées par le programme de la journée.
Les mecs sont arrivés en retard.
Cette année, ils étaient deux. L’ancien, le doué, celui qui chaque année a un super rôle parce que c’est un mec et qu’il y a toujours de meilleurs rôles de mecs que de filles et pas vraiment de concurrence, et le nouveau.
Dans les cours de théâtre amateur, dans le mien en tout cas, il n’y a pas d’audition. Tu paies, tu t’inscris, tu as un rôle à la fin. Et c’est très bien. C’est un loisir, on vient pour jouer, apprendre et progresser et avec une bonne prof, ça peut toujours donner quelque chose de bien à la fin. Mais le nouveau rendait la tâche un peu plus compliquée. Souvent, les mecs, soit ils sont bons et pas trop cons et ça va, soit ils sont mauvais et ils abandonnent vite. Je crois qu’ils n’aiment pas qu’on leur explique comment progresser. Surtout si d’autres font mieux à côté. Mais le nouveau, qui était largement assez mauvais pour ne pas revenir après le cours d’essai, n’a pas abandonné. Il pinaillait sur chaque demande de la prof et refusait même purement et simplement certaines consignes, au prétexte que c’était, je cite, « ridicule ».
Au début, franchement, on l’avait accueilli gentiment. Enfin… je dis « on », mais ça veut dire « les filles du groupe ». L’autre mec, l’ancien, le bon, ne s’investissait pas vraiment dans les efforts utiles à la cohésion de la troupe. Il ne s’investissait pas dans grand-chose, d’ailleurs. Apparemment, il jugeait qu’être là et être bon était suffisant. D’ailleurs, on ne lui a jamais vraiment donné de raisons d’en douter : il y avait toujours quelqu’un, ou plutôt quelqu’une pour gérer ses accessoires, ajuster ses costumes, lui rapporter presque chaque semaine une copie du texte parce qu’impossible de se rappeler ce qu’il en avait fait la semaine dernière et, à la fin, c’était toujours lui la star du spectacle, alors pourquoi s’embêter à faire des efforts ? Le seul truc qu’on avait collectivement du mal à ne pas lui reprocher et qu’on ne pouvait pas faire à sa place, c’était apprendre son texte. Franchement, ça, ça me rendait dingue. Tu ne fais pas une bonne répétition sans une bonne connaissance du texte et c’est totalement irrespectueux ce ses partenaires de ne pas l’apprendre vite… Avec sa bonne tête de bon gars il nous disait invariablement « non mais t’inquiète, je le saurai pour le spectacle » et, effectivement, il le savait toujours, mais ce n’était pas acceptable et ça, c’est un effort qu’on a fini par obtenir de lui : au fil des ans, il s’est mis à apprendre son texte de plus en plus tôt. Dès qu’il connaissait trois répliques on lui faisait quasiment une ovation alors que nous, on connaissait déjà toutes notre texte en entier, mais on ne peut pas placer la barre à la même hauteur pour tout le monde. Quoi qu’il en soit, il avait consenti un petit effort sur ce point et on ne lui en a jamais demandé plus, donc il ne s’est pas particulièrement soucié de réserver un bon accueil au nouveau.
Nous oui.
D’abord parce qu’on n’est pas des sauvages, ensuite parce que quitte à s’échanger des répliques sur scène et à partager ce moment incroyable à la fin de l’année, autant mettre toutes les chances de notre côté pour que ça se passe bien.
Maintenant que mon esprit recommence à vaguement fonctionner, même si mon corps reste planté derrière ce rideau épais qui me protège autant qu’il m’empêche de voir ce qui se passe de l’autre côté, je me rends bien compte que ça n’a pas marché.
On se serait bien accommodées d’un mec sans talent. On avait déjà eu des personnes de niveaux divers et bon an mal an ça finissait toujours par aller, mais le mec nul, désagréable à longueur de cours et même pas sympa en dehors, ça devenait compliqué de persister à vouloir l’intégrer pour qu’il se sente bien. Alors c’est vrai qu’au bout d’un moment on a arrêté de faire semblant de trouver ça amusant quand il chipotait sur les consignes de la prof. On a arrêté de rire poliment à ses blagues nulles. On a arrêté de penser à sa place à apporter un texte, un accessoire. On a arrêté de masquer notre agacement quand il se trompait de côté pour son entrée, de côté pour sa sortie, de réplique, de costume. Et au bout d’un moment, la prof a fini par lui enlever une scène avec pas mal de texte pour la filer à l’autre, l’ancien, parce que même pour le spectacle de fin d’année d’un petit groupe amateur il était beaucoup trop mauvais.
J’avais trouvé qu’elle avait présenté les choses plutôt gentiment, presque en s’excusant de lui avoir mis trop de pression, en expliquant que comme ça il pourrait se concentrer mieux sur ses autres scènes, qu’elle l’avait trop chargé au départ et qu’elle était désolée…
Manifestement, il ne l’avait pas bien pris.
Il n’avait trop rien dit sur le coup. Il n’était pas beaucoup plus expressif dans la vie que dans le jeu, et comme on ne lui prêtait plus guère attention, on n’a pas pensé qu’il était particulièrement déçu ou fâché.
J’étais exactement à l’endroit où je me trouve toujours quand le chaos a éclaté dans la salle. Apparemment une dispute, dont je n’ai pas compris la cause, puis des cris, un coup de feu et d’autres cris, plus stridents, un nouveau coup de feu accompagné d’un « vos gueules ! » hurlé par le nouveau et plus rien. C’est là que mon corps s’est figé et mon esprit embrumé.
Il ne s’est rien passé pendant un petit moment. Quelques secondes ou une heure, je ne sais pas du tout, je ne suis plus vraiment sûre de rien, mais j’ai fini par percevoir le bruit des sanglots d’une des filles et sa voix à lui, qui avait retrouvé son débit insipide et qui disait « bon, allez, c’est moi qui vais reprendre son rôle, on y va ! »
Je ne sais pas si c’est l’idée de le voir foutre en l’air la représentation pour laquelle on avait tant travaillé qui m’a finalement fait réagir ou le fait que mon cerveau avait déduit de la séquence qui venait de se dérouler que le nouveau avait peut-être bien tué l’ancien, mais j’ai enfin réussi à bouger.
J’ai glissé plus que marché vers la coulisse, priant pour ne pas faire grincer une planche dans mon déplacement, même si je n’étais pas certaine qu’il y ait vraiment des planches sous l’espèce de lino qui recouvrait la scène, et une fois en coulisse j’ai cherché comment faire diversion pour que tout le monde puisse sortir sans que ce crétin refasse usage de son arme contre qui que ce soit d’autre que lui-même – une façon comme une autre de voler la vedette…
Sur le coup, ça m’a paru être une bonne idée et, dans un sens, ça l’était : je les entends dehors. Ça s’agite, ça crie, ça insulte, ça pleure, mais pas de nouveau coup de feu. Je pense que tout le monde est sorti indemne, à part peut-être l’ancien, s’il a effectivement été abattu par le nouveau, mais je n’y suis pour rien.
J’avais ce briquet dans la poche. C’était un des accessoires de jeu de notre camarade qui faisait déjà l’effort d’apprendre son texte, il ne pouvait pas en plus penser à ses accessoires, alors celui-là c’est moi qui l’apportais, le mettais au bon endroit pour qu’il le trouve au moment de s’en servir et je le rangeais ensuite pour le rapporter à la répétition suivante. Et dans l’urgence de l’instant, j’ai trouvé que mettre le feu au rideau pour que tout le monde sorte était la meilleure solution. Entre la panique, les passants, les pompiers et la police qui finiraient par arriver, je me suis dit que le nouveau ne pourrait pas faire d’autres victimes.
Je n’avais pas pensé que la porte de derrière pouvait être fermée. Et je ne peux plus accéder à celle de devant en passant par la scène parce que le rideau en flammes a embrasé tout ce qui pouvait s’embraser, des fauteuils du premier rang aux passerelles au-dessus de la scène en passant par les décors rangés en coulisse et je suis coincée. J’ai essayé d’appeler et de cogner à la porte de derrière pour qu’on me libère, mais dans l’agitation personne ne m’entends. Et personne ne me cherche, puisque personne ne sait que je suis là.
Foutu trac.
Je commence à suffoquer. Je retourne sur la scène au cas où un passage se soit miraculeusement dégagé, mais le brasier est infernal. Je devine les sièges vides derrière l’écran de fumée et j’essaie de réfléchir, mais tout ce qui me vient, c’est mon texte. Me voilà de nouveau tétanisée au même endroit, avec une seule chose à l’esprit, mon texte. Que je connais très bien. Comme chaque fois. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours tant le trac.
Alors je le déclame, plantée là devant cette salle vide en train de partir en fumée. Quitte à mourir sur scène, autant que ce soit en jouant.