dimanche 1 février 2026

Les feux de la rampe

 

Je suis immobile depuis un moment déjà.

Tétanisée, plutôt.

Je suis plantée là, sur la scène vide, derrière le lourd rideau rouge, et je suis incapable du moindre mouvement. Je ne suis même pas sûre de respirer. J’ai peur. L’angoisse me tord le ventre et je n’arrive pas à penser.

Je suis arrivée au théâtre, comme à mon habitude les jours de représentation, seule et très en avance. Ma façon d’avoir le trac, c’est de ne plus avoir envie de jouer. Je ne me l’explique pas bien. J’adore les cours de théâtre, je n’en rate pas un, j’adore les exercices, j’adore les répétitions, j’adore l’émulation et l’enthousiasme de la troupe hétéroclite que nous formons le temps d’une année, mais le jour du spectacle, je n’ai pas envie. Et ça ne me rend pas exactement agréable. Alors pour ne pas infliger ma méchante humeur à mes camarades de jeu qui composent eux aussi avec leur trac, j’ai pris l’habitude de venir en avance et seule le jour tant attendu du spectacle de fin d’année. Je profite de ce moment volé avant l’arrivée des autres pour installer mes affaires en loge et mes accessoires en coulisse, sans avoir à feindre une quelconque excitation pour me mettre au diapason des autres.

Chaque année, c’est la même chose. Je passe l’après-midi consacrée à l’ultime répétition et aux réglages avec le régisseur comme si l’unique but de tout ça était d’en finir au plus vite pour pouvoir enfin partir de là. J’ai la tête vide, je me plie aux injonctions de la prof sans vraiment y penser, mais en me disant quand même que j’aurai tout oublié au moment de monter sur scène et que, d’ailleurs, puisqu’on en parle, j’ai déjà oublié mon texte et… bref. J’ai le trac, ça ne me rend pas très sympathique, donc je m’isole.

À cet instant précis, alors que je suis toujours figée sur cette scène qui d’un coup me semble gigantesque, je me demande si cet isolement était vraiment une bonne idée.

Je les ai entendues arriver, les premières bien à l’heure et les suivantes peu de temps après. J’ai entendu les cris, comme des retrouvailles intenses et joyeuses alors qu’on s’était vues deux jours avant pour répéter, et j’ai souri en les imaginant se sauter dans les bras les unes des autres, comme des gamines excitées par le programme de la journée.

Les mecs sont arrivés en retard.

Cette année, ils étaient deux. L’ancien, le doué, celui qui chaque année a un super rôle parce que c’est un mec et qu’il y a toujours de meilleurs rôles de mecs que de filles et pas vraiment de concurrence, et le nouveau.

Dans les cours de théâtre amateur, dans le mien en tout cas, il n’y a pas d’audition. Tu paies, tu t’inscris, tu as un rôle à la fin. Et c’est très bien. C’est un loisir, on vient pour jouer, apprendre et progresser et avec une bonne prof, ça peut toujours donner quelque chose de bien à la fin. Mais le nouveau rendait la tâche un peu plus compliquée. Souvent, les mecs, soit ils sont bons et pas trop cons et ça va, soit ils sont mauvais et ils abandonnent vite. Je crois qu’ils n’aiment pas qu’on leur explique comment progresser. Surtout si d’autres font mieux à côté. Mais le nouveau, qui était largement assez mauvais pour ne pas revenir après le cours d’essai, n’a pas abandonné. Il pinaillait sur chaque demande de la prof et refusait même purement et simplement certaines consignes, au prétexte que c’était, je cite, « ridicule ».

Au début, franchement, on l’avait accueilli gentiment. Enfin… je dis « on », mais ça veut dire « les filles du groupe ». L’autre mec, l’ancien, le bon, ne s’investissait pas vraiment dans les efforts utiles à la cohésion de la troupe. Il ne s’investissait pas dans grand-chose, d’ailleurs. Apparemment, il jugeait qu’être là et être bon était suffisant. D’ailleurs, on ne lui a jamais vraiment donné de raisons d’en douter : il y avait toujours quelqu’un, ou plutôt quelqu’une pour gérer ses accessoires, ajuster ses costumes, lui rapporter presque chaque semaine une copie du texte parce qu’impossible de se rappeler ce qu’il en avait fait la semaine dernière et, à la fin, c’était toujours lui la star du spectacle, alors pourquoi s’embêter à faire des efforts ? Le seul truc qu’on avait collectivement du mal à ne pas lui reprocher et qu’on ne pouvait pas faire à sa place, c’était apprendre son texte. Franchement, ça, ça me rendait dingue. Tu ne fais pas une bonne répétition sans une bonne connaissance du texte et c’est totalement irrespectueux ce ses partenaires de ne pas l’apprendre vite… Avec sa bonne tête de bon gars il nous disait invariablement « non mais t’inquiète, je le saurai pour le spectacle » et, effectivement, il le savait toujours, mais ce n’était pas acceptable et ça, c’est un effort qu’on a fini par obtenir de lui : au fil des ans, il s’est mis à apprendre son texte de plus en plus tôt. Dès qu’il connaissait trois répliques on lui faisait quasiment une ovation alors que nous, on connaissait déjà toutes notre texte en entier, mais on ne peut pas placer la barre à la même hauteur pour tout le monde. Quoi qu’il en soit, il avait consenti un petit effort sur ce point et on ne lui en a jamais demandé plus, donc il ne s’est pas particulièrement soucié de réserver un bon accueil au nouveau.

Nous oui.

D’abord parce qu’on n’est pas des sauvages, ensuite parce que quitte à s’échanger des répliques sur scène et à partager ce moment incroyable à la fin de l’année, autant mettre toutes les chances de notre côté pour que ça se passe bien.

Maintenant que mon esprit recommence à vaguement fonctionner, même si mon corps reste planté derrière ce rideau épais qui me protège autant qu’il m’empêche de voir ce qui se passe de l’autre côté, je me rends bien compte que ça n’a pas marché.

On se serait bien accommodées d’un mec sans talent. On avait déjà eu des personnes de niveaux divers et bon an mal an ça finissait toujours par aller, mais le mec nul, désagréable à longueur de cours et même pas sympa en dehors, ça devenait compliqué de persister à vouloir l’intégrer pour qu’il se sente bien. Alors c’est vrai qu’au bout d’un moment on a arrêté de faire semblant de trouver ça amusant quand il chipotait sur les consignes de la prof. On a arrêté de rire poliment à ses blagues nulles. On a arrêté de penser à sa place à apporter un texte, un accessoire. On a arrêté de masquer notre agacement quand il se trompait de côté pour son entrée, de côté pour sa sortie, de réplique, de costume. Et au bout d’un moment, la prof a fini par lui enlever une scène avec pas mal de texte pour la filer à l’autre, l’ancien, parce que même pour le spectacle de fin d’année d’un petit groupe amateur il était beaucoup trop mauvais.

J’avais trouvé qu’elle avait présenté les choses plutôt gentiment, presque en s’excusant de lui avoir mis trop de pression, en expliquant que comme ça il pourrait se concentrer mieux sur ses autres scènes, qu’elle l’avait trop chargé au départ et qu’elle était désolée…

Manifestement, il ne l’avait pas bien pris.

Il n’avait trop rien dit sur le coup. Il n’était pas beaucoup plus expressif dans la vie que dans le jeu, et comme on ne lui prêtait plus guère attention, on n’a pas pensé qu’il était particulièrement déçu ou fâché.

J’étais exactement à l’endroit où je me trouve toujours quand le chaos a éclaté dans la salle. Apparemment une dispute, dont je n’ai pas compris la cause, puis des cris, un coup de feu et d’autres cris, plus stridents, un nouveau coup de feu accompagné d’un « vos gueules ! » hurlé par le nouveau et plus rien. C’est là que mon corps s’est figé et mon esprit embrumé.

Il ne s’est rien passé pendant un petit moment. Quelques secondes ou une heure, je ne sais pas du tout, je ne suis plus vraiment sûre de rien, mais j’ai fini par percevoir le bruit des sanglots d’une des filles et sa voix à lui, qui avait retrouvé son débit insipide et qui disait « bon, allez, c’est moi qui vais reprendre son rôle, on y va ! »

Je ne sais pas si c’est l’idée de le voir foutre en l’air la représentation pour laquelle on avait tant travaillé qui m’a finalement fait réagir ou le fait que mon cerveau avait déduit de la séquence qui venait de se dérouler que le nouveau avait peut-être bien tué l’ancien, mais j’ai enfin réussi à bouger.

J’ai glissé plus que marché vers la coulisse, priant pour ne pas faire grincer une planche dans mon déplacement, même si je n’étais pas certaine qu’il y ait vraiment des planches sous l’espèce de lino qui recouvrait la scène, et une fois en coulisse j’ai cherché comment faire diversion pour que tout le monde puisse sortir sans que ce crétin refasse usage de son arme contre qui que ce soit d’autre que lui-même – une façon comme une autre de voler la vedette…

Sur le coup, ça m’a paru être une bonne idée et, dans un sens, ça l’était : je les entends dehors. Ça s’agite, ça crie, ça insulte, ça pleure, mais pas de nouveau coup de feu. Je pense que tout le monde est sorti indemne, à part peut-être l’ancien, s’il a effectivement été abattu par le nouveau, mais je n’y suis pour rien.

J’avais ce briquet dans la poche. C’était un des accessoires de jeu de notre camarade qui faisait déjà l’effort d’apprendre son texte, il ne pouvait pas en plus penser à ses accessoires, alors celui-là c’est moi qui l’apportais, le mettais au bon endroit pour qu’il le trouve au moment de s’en servir et je le rangeais ensuite pour le rapporter à la répétition suivante. Et dans l’urgence de l’instant, j’ai trouvé que mettre le feu au rideau pour que tout le monde sorte était la meilleure solution. Entre la panique, les passants, les pompiers et la police qui finiraient par arriver, je me suis dit que le nouveau ne pourrait pas faire d’autres victimes.

Je n’avais pas pensé que la porte de derrière pouvait être fermée. Et je ne peux plus accéder à celle de devant en passant par la scène parce que le rideau en flammes a embrasé tout ce qui pouvait s’embraser, des fauteuils du premier rang aux passerelles au-dessus de la scène en passant par les décors rangés en coulisse et je suis coincée. J’ai essayé d’appeler et de cogner à la porte de derrière pour qu’on me libère, mais dans l’agitation personne ne m’entends. Et personne ne me cherche, puisque personne ne sait que je suis là.

Foutu trac.

Je commence à suffoquer. Je retourne sur la scène au cas où un passage se soit miraculeusement dégagé, mais le brasier est infernal. Je devine les sièges vides derrière l’écran de fumée et j’essaie de réfléchir, mais tout ce qui me vient, c’est mon texte. Me voilà de nouveau tétanisée au même endroit, avec une seule chose à l’esprit, mon texte. Que je connais très bien. Comme chaque fois. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours tant le trac.

Alors je le déclame, plantée là devant cette salle vide en train de partir en fumée. Quitte à mourir sur scène, autant que ce soit en jouant.  

mercredi 12 avril 2023

Same old geek

Comme il n'est jamais trop tard pour vivre avec son temps (vous méditerez là-dessus plus tard), j'ai décidé d'essayer de me mettre au jeu vidéo.

Ça ne manquait pas vraiment à ma vie, je n'éprouvais pas particulièrement la nécessité de pouvoir échanger sur ce sujet avec les passionnés et je n’avais pas particulièrement non plus de temps à y consacrer, mais j'étais curieuse de comprendre ce que pouvaient bien être ces jeux à partir desquels pouvaient naître des séries aussi riches que « Arcane » ou « The last of us ». Mon petit doigt ainsi que le bon sens (mais un petit doigt peut-il être autre chose que du bon sens ?) me disaient que les jeux de ce genre ne ressemblaient probablement pas aux Tortues Ninja de ma jeunesse. Ni au Donkey Kong de mon enfance. Encore moins au tennis bâton de mes toute jeunes années.

Marquée par une expérience infructueuse, il y a quelques années de ça, au cours de laquelle j'avais tenté de survivre à une apocalypse zombie, mais n'avais réussi qu'à coincer mon personnage dans un mur (Chbong... Chbong... Chbong...) jusqu'à ce qu'un mort-vivant vienne me dévorer, je souhaitais mettre toutes les chances de mon côté en essayant, cette fois, un jeu qui ne demande aucun usage d'une manette et aucune dextérité digitale pour pouvoir se déplacer, se battre, voler, préparer une tasse de thé ou faire tout ça en même temps.

Mon choix - ou plutôt le choix de mon beau-frère que j'ai validé parce que qui suis-je pour remettre en question la suggestion éclairée d'un joueur adulte sain d'esprit et a priori pas malveillant ? - mon choix, donc, s'est porté sur "Disco Elysium".

Ceux qui connaissent connaissent. Pour les autres, il s'agit d'une enquête policière dans un contexte politique et social apparemment bien chargé.

Rien que ça, le simple fait qu'un contexte politique et social existe dans un jeu, on sent bien que l'ambition n'est pas la même que sauver une princesse en évitant des tonneaux jetés par un gorille.

Bref.

Me voilà donc lancée dans la découverte de ce monde apparemment merveilleux du jeu vidéo.

J'avoue avoir été un brin perturbée par l'introduction, quand une voix ténébreuse a commencé à me raconter des trucs chelous et sombres entre autres sur ma mère, mais passée cette étape bizarre, me voilà nu comme un ver au milieu d'une pièce en bordel. Enfin pas moi, mon personnage.

C'est un flic et, avant de commencer, j'ai dû choisir son profil. En gros, je devais décider s'il serait plutôt philosophe, plutôt sensible ou plutôt physique. Intello, poète ou brute. Comme je suis une femme intelligente et sensible, j'ai viré la brute. Et décrété que l'intelligence me serait sûrement plus utile que la sensibilité, donc j'ai choisi le philosophe.

Je vous passe les détails, mais mes deux premières tentatives, d'au moins une heure chacune, ne m'ont menée à rien sinon une mort prématurée. Je suis morte de désespoir. Deux fois. Sans déconner. J'ai rien compris.

Comme je suis joueuse mais que j'ai quand même pas que ça à foutre, je suis allée fouiner un peu sur internet pour découvrir que l'intello n'était a priori pas vraiment un très bon choix pour débuter et que le sensible était plus facile. Qu'à cela ne tienne, au diable l'intelligence, recommençons avec le poète !

On ne dira jamais assez l'importance de la poésie dans un monde de brutes...

Bon, en vrai, pour le moment, je ne tente pas trop les trucs un peu foufous, comme réciter un poème à un gars que j'interroge, parce que ce genre d'initiatives m'a précédemment fait mourir deux fois d'une dépression foudroyante alors dans un premier temps, je la joue flic un peu border mais pas totalement dingue quand même, on verra plus tard.

Mais donc, oui, le jeu semble permettre de réciter un poème à un suspect. Je crois que je peux même devenir raciste ou communiste. Dans ma to do list, j’ai entre autres « faire un karaoké ». Je vous jure. J’ai essayé, deux fois, mais pour le moment le patron veut pas. Apparemment il ne m’aime pas trop, je sais pas pourquoi. Sans doute un rapport avec le fait que j’ai saccagé la chambre et que je lui dois des sous. Mais je l’aime pas trop non plus parce que je crois qu’il a tripoté la serveuse et j’ignore totalement si cette information a un quelconque intérêt pour mon enquête.

Bref.

Quoi qu’il en soit, avec mon flic poète conformiste, jusqu'à présent, je survis. Et comme les grandes réussites passent aussi par de petites victoires, au bout de deux heures j'ai fini par enfin retrouver ma deuxième chaussure, alors que je savais exactement où elle se trouvait depuis environ la dixième minute, mais je savais pas comment y aller. Voilà. Je débute quoi. Dites-vous qu’il m’a fallu au moins six heures pour dégoter un fucking sac plastique pour ramasser des bouteilles et les porter à la consigne, ce qui m’a rapporté environ soixante cents. À ce rythme, je pense que j’aurai résolu l’enquête plus ou moins au moment de ma retraite et ce sera probablement le parfait timing pour m’attaquer à une apocalypse zombie. Il me tarde.

Et vous savez le pire ? Mon sac plastique, là… je l’ai trouvé, j’ai mis des bouteilles dedans, je trouvais que j’avais un peu l’air con à me balader avec mais apparemment j’ai pas trop de fierté ni d’argent alors j’ai continué avec mon petit pochon en faisant mine de rien, jusqu’à ce que je veuille faire une pause.

J’ai sauvegardé, j’ai fait ma pause, je suis revenue et je me suis aperçue qu’en fait je ne savais pas non plus sauvegarder. J’avais plus mon petit sac et mes petites bouteilles. J’ai dû recommencer… Mais que tout le monde se rassure : le coup d’après, j’ai fait bien attention et j’ai trouvé comment VRAIMENT sauvegarder. Ouf.

J’ai découvert aussi que mon personnage doit dormir (ce qui le rends moins efficace que Jack Bauer) (référence de vieux) et que quand il dort il rêve.

J’ai découvert également qu’en plus de la vie incroyablement riche que semble avoir chaque personnage que je croise, ils ont aussi une vie quand j’ai le dos tourné.

Hier, je laisse mes bonhommes (mon flic poète à moitié déglingué et en gueule de bois et son acolyte, un flic sérieux, un peu sévère et taciturne) le temps d’aller aux toilettes, je reviens et là, je les vois en train de faire des cabrioles en se portant l’un l’autre. N’IMPORTE QUOI.

Voilà voilà.

Je découvre le jeu vidéo.

C’est plein de surprises.

Et je commence à comprendre comment on peut écrire des séries entières à partir de ce genre de jeux.

Je mourrai moins bête et si cette expérience ne devait finalement servir qu’à ça, je dirais que c’est déjà pas si mal, même si l’objectif réel est plutôt de trouver comment ne pas mourir dans une apocalypse zombie, mais une chose à la fois. 

 

 

 

mardi 9 novembre 2021

Le travail, la santé, tout ça

« Votre attention s’il vous plaît… »

Les annonces dans le métro n’augurent généralement rien de bon. Là, ça ne me concernait pas, mais j’y ai prêté attention à cause du ton sur lequel l’agente énonçait son message… Le problème n’était pas vraiment grave – un simple ralentissement et des excuses pour la gêne occasionnée – mais elle n’aurait sans doute pas pu employer un ton plus lugubre pour annoncer la disparition de l’espèce humaine en dehors de la (grosse) poignée de survivants présents sur le quai. C’était horrible. De bon matin, à cette heure où tu commences à peine à sentir s’éloigner la chaleur de ta couette, c’était des coups à vouloir directement crever sous les roues du prochain métro… Je me suis dit qu’un petit « incident grave de voyageur », selon la formule consacrée, serait une bien bonne excuse pour arriver très tard au bureau, voire ne pas y aller du tout et à peine cette pensée avait-elle fini de se former dans mon esprit qu’une autre la chassait violemment : « OH MON DIEU MAIS QU’EST-CE QUE CE BOULOT A FAIT DE MOI ? »

Oui, quand je suis horrifiée dans ma tête je dis « oh mon dieu » en majuscules pendant que les petites mains de mon cerveau viennent se plaquer sur ses joues.

Et donc, de bon matin sur le chemin du bureau, j’avais fugacement pensé qu’un décès horrible pourrait m’arranger en m’épargnant quelques heures au travail.

Sur le coup, c’est moi que j’ai eu envie de pousser sur les rails.

Après coup, je me suis dit que c’était plutôt l’ensemble des responsables du quotidien déplorable des travailleurs et des travailleuses qu’il fallait jeter sous le métro. Compliqué parce qu’une large part de ces gens-là ne prend évidemment pas le métro, mais disons que ce n’est qu’une image pour évoquer une mort involontaire qui pourrait tout aussi bien être de type pendaison, bûcher, éviscération, petit écartèlement à l’ancienne…

Perdue dans ces réjouissantes pensées j’aurais probablement raté mon arrêt si ça n’avait pas été le terminus. Une dame m’a gentiment tapoté sur l’épaule en voyant que je ne sortais pas… mais j’avoue lui en avoir un peu voulu. L’espace d’un instant, je me suis prise à rêvasser de l’endroit où vont les métros après le terminus. Quel monde inconnu se cache au-delà de la dernière station de la ligne ? Des animaux merveilleux peuplent-ils le tunnel obscur dont on ne devine rien au bout du bout du quai ? Ou n’y a-t-il rien ? Un espace vide, nu, mort, aussi fascinant qu’angoissant ? Je me suis aperçue que je ne m’étais jamais posé cette question et pour entrevoir un début de réponse je suis restée sur le quai le temps que le métro redémarre et s’engouffre dans cet inconnu. Je l’ai regardé s’éloigner, guettant l’instant où il disparaîtrait soudain, ou le moment où quelque chose ou quelqu’un apparaîtrait pour me donner un indice sur ce mystère…

Il s’est éloigné si peu dans le tunnel qu’il baignait encore largement dans la lumière du quai quand il s’est arrêté de nouveau. Au bout de quelques secondes il est revenu, mais en bifurquant sur la gauche pour passer au quai d’en face et repartir dans l’autre sens.

Cette matinée s’annonçait fort décevante.

Un nouveau métro est arrivé et a déversé ses voyageurs sur le quai où je me tenais encore immobile, le regard toujours perdu au loin sur ce monde certes inexploré mais manifestement trop petit, quand on m’a une nouvelle fois tapoté l’épaule. Cette fois je ne voyais pas bien pourquoi, mais je me suis retournée quand même.

Ma cheffe.

« Ben alors tu rêves hahaha c’est pas le moment faut aller bosser haha allez allez moi je file je t’attends pas j’ai une réunion avec [nom d’un directeur quelconque supposé instantanément impressionner une subalterne] ».

Sa petite voix nasillarde, là.

Quand tu vas au bureau à reculons, le trajet ressemble certes à un chemin de croix, mais c’est aussi un moment qui t’appartient quand même encore un peu. Un moment dont tu peux profiter pour rêver par exemple de trucs stupides au bout du tunnel. Un moment où tu peux finir les dernières pages du chapitre, quitte à te poser cinq minutes sur un siège pour ce faire. Un moment où tu peux même faire semblant de croire que tiens, là, si tu voulais, allez, pourquoi pas ? tu pourrais rebrousser chemin et rentrer te coucher. Ou aller explorer ce fichu tunnel. Choisir un nouveau chemin, quoi, comme on dit dans les publications Facebook sur fond de coucher de soleil à travers les arbres en bord de mer…

L’air de rien, il est précieux ce moment.  

Alors l’irruption criarde d’un importun ou, ici, d’une importune représente une contrariété assez violente. L’évocation en quelques mots de sa grande supériorité sur ma misérable petite personne avant huit heures du matin est incontestablement une agression. Et « je file je t’attends pas » ? D’où tu m’attendrais ? Tu fais un mètre cinquante pour quarante kilos et je suis grosse donc je vais forcément te ralentir ?

Évidemment, à ce moment de l’histoire, vous vous dites que conformément à mes premières pensées du jour je l’ai poussée sous le métro suivant.

Eh bien pas du tout.

J’ai une conscience aigue de l’importance de ma liberté, si relative soit-elle rapport à l’aliénation capitaliste par le travail précédemment évoquée. Donc quand l’envie me prend de tuer quelqu’un, d’abord je me rappelle que c’est mal, quand même, bien entendu, ensuite je pense à l’éventuelle privation de liberté qui pourrait s’ensuivre et je me dis immanquablement que priver le monde – disons au moins ma fille – de ma personne à cause d’une aussi détestable petite personne serait une idée tout à fait insupportable à ruminer en prison alors je prends sur moi et je réponds « OK. »

Pensez-y la prochaine fois que je vous réponds « OK » et dites-vous que vous venez peut-être d’échapper à une mort horrible et gardez ça en tête quand il vous reprendra l’envie de me faire chier. OK ? (Non, là ça compte pas, détendez-vous).

Bref.

Ma cheffe a donc tourné les talons – ses très hauts talons qui clament au monde entier « je suis minuscule et horriblement complexée » – et s’est éloignée rapidement.

D’une rapidité relative, quoi. La rapidité d’une très courte paire de jambes juchée de bien trop hauts talons. Alors juste pour la faire chier parce que, comme évoqué plus haut, je n’étais pas exactement pressée d’arriver, j’ai moi aussi accéléré le pas. Je suis peut-être grosse, mais mes jambes sont normales et mes chaussures confortables. Je lui ai collé au train et je voyais bien qu’elle essayait de me distancer, mais entre les gens qui commençaient à encombrer le bas de l’escalator et ses épouvantables chaussures, elle n’y arrivait pas.

Comme je suis joueuse j’ai fini par lui dire « Non mais vas-y, hein ? M’attends pas, c’est bon. En plus je traîne, je suis pas pressée, moi… »

Elle s’est mise à vaguement trottiner. Je crois qu’elle n’avait pas tout à fait fini de poser un pied sur l’escalator quand elle est tombée.

La tête droit sur le rebord d’une marche. Elle s’est retrouvée plantée dans les espèces de dents qu’ont les marches d’escalator, là, vous voyez ? Plantée. Sans mentir. Le nez et la joue plantées dans la marche. Son petit nez de fouine tout neuf, là.

Je vous jure que je ne l’ai même pas poussée. C’est rare, mais ça arrive. Parfois, le destin se reprend, retrouve un peu sa dignité et fait des petits coups vaches comme ça aux forts pour soulager les faibles. J’étais en train de me dire qu’il était important de prendre le temps de savourer l’instant, quand je me suis reprise : j’avais tellement mieux à faire ! Je me suis penchée vers elle pour lui dire :

« Je t’attends pas, hein, désolée, mais du coup t’inquiète pas, je vais te remplacer à ta réunion avec je sais plus qui, là »