mardi 9 novembre 2021

Le travail, la santé, tout ça

« Votre attention s’il vous plaît… »

Les annonces dans le métro n’augurent généralement rien de bon. Là, ça ne me concernait pas, mais j’y ai prêté attention à cause du ton sur lequel l’agente énonçait son message… Le problème n’était pas vraiment grave – un simple ralentissement et des excuses pour la gêne occasionnée – mais elle n’aurait sans doute pas pu employer un ton plus lugubre pour annoncer la disparition de l’espèce humaine en dehors de la (grosse) poignée de survivants présents sur le quai. C’était horrible. De bon matin, à cette heure où tu commences à peine à sentir s’éloigner la chaleur de ta couette, c’était des coups à vouloir directement crever sous les roues du prochain métro… Je me suis dit qu’un petit « incident grave de voyageur », selon la formule consacrée, serait une bien bonne excuse pour arriver très tard au bureau, voire ne pas y aller du tout et à peine cette pensée avait-elle fini de se former dans mon esprit qu’une autre la chassait violemment : « OH MON DIEU MAIS QU’EST-CE QUE CE BOULOT A FAIT DE MOI ? »

Oui, quand je suis horrifiée dans ma tête je dis « oh mon dieu » en majuscules pendant que les petites mains de mon cerveau viennent se plaquer sur ses joues.

Et donc, de bon matin sur le chemin du bureau, j’avais fugacement pensé qu’un décès horrible pourrait m’arranger en m’épargnant quelques heures au travail.

Sur le coup, c’est moi que j’ai eu envie de pousser sur les rails.

Après coup, je me suis dit que c’était plutôt l’ensemble des responsables du quotidien déplorable des travailleurs et des travailleuses qu’il fallait jeter sous le métro. Compliqué parce qu’une large part de ces gens-là ne prend évidemment pas le métro, mais disons que ce n’est qu’une image pour évoquer une mort involontaire qui pourrait tout aussi bien être de type pendaison, bûcher, éviscération, petit écartèlement à l’ancienne…

Perdue dans ces réjouissantes pensées j’aurais probablement raté mon arrêt si ça n’avait pas été le terminus. Une dame m’a gentiment tapoté sur l’épaule en voyant que je ne sortais pas… mais j’avoue lui en avoir un peu voulu. L’espace d’un instant, je me suis prise à rêvasser de l’endroit où vont les métros après le terminus. Quel monde inconnu se cache au-delà de la dernière station de la ligne ? Des animaux merveilleux peuplent-ils le tunnel obscur dont on ne devine rien au bout du bout du quai ? Ou n’y a-t-il rien ? Un espace vide, nu, mort, aussi fascinant qu’angoissant ? Je me suis aperçue que je ne m’étais jamais posé cette question et pour entrevoir un début de réponse je suis restée sur le quai le temps que le métro redémarre et s’engouffre dans cet inconnu. Je l’ai regardé s’éloigner, guettant l’instant où il disparaîtrait soudain, ou le moment où quelque chose ou quelqu’un apparaîtrait pour me donner un indice sur ce mystère…

Il s’est éloigné si peu dans le tunnel qu’il baignait encore largement dans la lumière du quai quand il s’est arrêté de nouveau. Au bout de quelques secondes il est revenu, mais en bifurquant sur la gauche pour passer au quai d’en face et repartir dans l’autre sens.

Cette matinée s’annonçait fort décevante.

Un nouveau métro est arrivé et a déversé ses voyageurs sur le quai où je me tenais encore immobile, le regard toujours perdu au loin sur ce monde certes inexploré mais manifestement trop petit, quand on m’a une nouvelle fois tapoté l’épaule. Cette fois je ne voyais pas bien pourquoi, mais je me suis retournée quand même.

Ma cheffe.

« Ben alors tu rêves hahaha c’est pas le moment faut aller bosser haha allez allez moi je file je t’attends pas j’ai une réunion avec [nom d’un directeur quelconque supposé instantanément impressionner une subalterne] ».

Sa petite voix nasillarde, là.

Quand tu vas au bureau à reculons, le trajet ressemble certes à un chemin de croix, mais c’est aussi un moment qui t’appartient quand même encore un peu. Un moment dont tu peux profiter pour rêver par exemple de trucs stupides au bout du tunnel. Un moment où tu peux finir les dernières pages du chapitre, quitte à te poser cinq minutes sur un siège pour ce faire. Un moment où tu peux même faire semblant de croire que tiens, là, si tu voulais, allez, pourquoi pas ? tu pourrais rebrousser chemin et rentrer te coucher. Ou aller explorer ce fichu tunnel. Choisir un nouveau chemin, quoi, comme on dit dans les publications Facebook sur fond de coucher de soleil à travers les arbres en bord de mer…

L’air de rien, il est précieux ce moment.  

Alors l’irruption criarde d’un importun ou, ici, d’une importune représente une contrariété assez violente. L’évocation en quelques mots de sa grande supériorité sur ma misérable petite personne avant huit heures du matin est incontestablement une agression. Et « je file je t’attends pas » ? D’où tu m’attendrais ? Tu fais un mètre cinquante pour quarante kilos et je suis grosse donc je vais forcément te ralentir ?

Évidemment, à ce moment de l’histoire, vous vous dites que conformément à mes premières pensées du jour je l’ai poussée sous le métro suivant.

Eh bien pas du tout.

J’ai une conscience aigue de l’importance de ma liberté, si relative soit-elle rapport à l’aliénation capitaliste par le travail précédemment évoquée. Donc quand l’envie me prend de tuer quelqu’un, d’abord je me rappelle que c’est mal, quand même, bien entendu, ensuite je pense à l’éventuelle privation de liberté qui pourrait s’ensuivre et je me dis immanquablement que priver le monde – disons au moins ma fille – de ma personne à cause d’une aussi détestable petite personne serait une idée tout à fait insupportable à ruminer en prison alors je prends sur moi et je réponds « OK. »

Pensez-y la prochaine fois que je vous réponds « OK » et dites-vous que vous venez peut-être d’échapper à une mort horrible et gardez ça en tête quand il vous reprendra l’envie de me faire chier. OK ? (Non, là ça compte pas, détendez-vous).

Bref.

Ma cheffe a donc tourné les talons – ses très hauts talons qui clament au monde entier « je suis minuscule et horriblement complexée » – et s’est éloignée rapidement.

D’une rapidité relative, quoi. La rapidité d’une très courte paire de jambes juchée de bien trop hauts talons. Alors juste pour la faire chier parce que, comme évoqué plus haut, je n’étais pas exactement pressée d’arriver, j’ai moi aussi accéléré le pas. Je suis peut-être grosse, mais mes jambes sont normales et mes chaussures confortables. Je lui ai collé au train et je voyais bien qu’elle essayait de me distancer, mais entre les gens qui commençaient à encombrer le bas de l’escalator et ses épouvantables chaussures, elle n’y arrivait pas.

Comme je suis joueuse j’ai fini par lui dire « Non mais vas-y, hein ? M’attends pas, c’est bon. En plus je traîne, je suis pas pressée, moi… »

Elle s’est mise à vaguement trottiner. Je crois qu’elle n’avait pas tout à fait fini de poser un pied sur l’escalator quand elle est tombée.

La tête droit sur le rebord d’une marche. Elle s’est retrouvée plantée dans les espèces de dents qu’ont les marches d’escalator, là, vous voyez ? Plantée. Sans mentir. Le nez et la joue plantées dans la marche. Son petit nez de fouine tout neuf, là.

Je vous jure que je ne l’ai même pas poussée. C’est rare, mais ça arrive. Parfois, le destin se reprend, retrouve un peu sa dignité et fait des petits coups vaches comme ça aux forts pour soulager les faibles. J’étais en train de me dire qu’il était important de prendre le temps de savourer l’instant, quand je me suis reprise : j’avais tellement mieux à faire ! Je me suis penchée vers elle pour lui dire :

« Je t’attends pas, hein, désolée, mais du coup t’inquiète pas, je vais te remplacer à ta réunion avec je sais plus qui, là »

mercredi 3 novembre 2021

Le sourire du plombier

 -     Raaaaaah ! ça m’énerve ! 

-     Quoi ?

-     Les plombiers !

J’ai souvent entendu ma mère s’énerver contre plein de sortes de bonhommes. Les plombiers spécifiquement, c’était inédit.

-     Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

-     Ils sont TOUS pareils, c’est dingue ! À chaque fois qu’y en a un qui passe c’est le même cirque ! « Oh ben il coule mal votre robinet » « Non mais c’est normal c’est parce que j’ai mis un… » « Haha non mais attendez, je vais vous arranger ça ! » « Non mais c’est pas la peine c’est moi qui ai mis un… » « Vous inquiétez pas ça va me prendre que deux minutes » « Non mais vraiment… » « Et voilà ! Vous voyez, c’était rien ! » BORDEL MAIS C’EST MOI QUI AI MIS UN ÉCONOMISEUR D’EAU ! Je veux pas que ça coule trop fort ! J’ai ACHETÉ un bidule exprès, je l’ai INSTALLÉ, et à chaque putain de fois qu’un putain de plombier passe il l’enlève !

-     Ben faut dire non.

-     MAIS JE DIS NON ! Mais ils n’écoutent JAMAIS !

-     T’as qu’à pas payer.

-     Ben non, souvent c’est juste le gars qui fait la maintenance, c’est gratuit. Et sinon le pire c’est qu’ils font genre « Non, ça, c’est cadeau » et il faudrait QUE JE DISE MERCI EN PLUS !

-     Ah.

Je comprenais son agacement, mais là j’en avais fait assez pour témoigner mon intérêt pour son indignation du jour, j’ai donc pas renchéri. Pas la peine de remettre une pièce dans la machine.

Sauf qu'apparemment elle m’offrait une partie gratuite.

-     Non mais là en plus, j’étais sûre qu’il ferait comme les autres, ils le font tous, alors je m’étais dit que je dirais rien, sinon j’allais encore m’énerver pour que dalle…

-     Et du coup ça n’a pas marché ?

-     C’est pas ça ! J’ai rien dit, je l’ai regardé faire le mariole avec son petit brise-jet tellement mieux que le mien, « haha vous allez voir, et hop, regardez comme ça coule bien mieux, c’est quand même plus pratique, c’est vraiment de la saloperie ces économiseurs » et le temps que je lève les yeux au ciel pour pas avoir envie de lui fracasser son petit sourire fiérot dans le robinet qui coule trop bien, ce con a commencé à serrer le machin comme une brute avec sa clé ! Je lui ai dit « mais nooooon ! Serrez pas comme ça je vais jamais pouvoir le remettre, mon truc ! » et il s’est marré. En continuant à serrer. Alors j’ai gueulé « Non mais touche à ton cul, plutôt, vu qu’il est déjà à moitié dehors ! C’est vrai ça, pourquoi vous êtes débraillé comme ça ? Quand vous êtes à croupetons sous l’évier, je peux admettre, mais là c’est quoi votre excuse ? Ça n’a rien de sexy, vous savez ? Alors remontez ce putain de futal et virez vos pattes de mon robinet ! »  

-    Tu lui as dit ça ?

-    Euh… en gros, je crois, oui. Non mais ça m’énerve aussi.

Voilà voilà. Ma mère.

On était à la cuisine en train de manger. Enfin moi je mangeais. Elle elle s’énervait. Elle a ouvert le robinet pour rincer quelque chose. Surprise par la force du jet, elle a commenté ironiquement :

-      Oh lala, ben oui dis donc, qu’est-ce que ça coule fort, c’est trop bien.

Je lui ai demandé de l’eau en tendant mon verre tant qu’elle y était et elle a remis ça avec son petit ton plein de sarcasme :

-     Oh mais oui ! Regarde comme ça va hyper vite te le remplir avec mon super robinet super pratique ! Il était temps qu’un gentil plombier vienne nous sauver de ces remplissages de verres interminables, hein ?

Elle était lancée. Je crois qu’elle a commencé à s’inventer des raisons d’ouvrir le robinet juste pour faire ses petits commentaires. Ça a duré un moment. Je ne réagissais plus pour éviter de l’encourager. J’avais tenté un « Bon ben c’est bon, j’ai compris » au début et ça n’avait fait que l’énerver un peu plus. J’attendais donc qu’elle se calme toute seule. Au pire je quitterais la pièce sans éclat quand j’aurais fini de manger. Sans public son enthousiasme finirait bien par se tarir.

Hélas, je n’avais pas encore attaqué le dessert quand l’incident s’est produit.

Elle avait attrapé une cuillère à passer sous l’eau pour pouvoir continuer son sketch, mais en la mettant sous le jet, sous le nouveau jet beaucoup plus fort qu’avant, ça a éclaboussé quasiment toute la pièce. Elle et moi comprises. Ça lui a cloué le bec instantanément. Moi ça a achevé de m’énerver.

J’adore ma mère, hein, mais ses petits délires à la con, là, quand elle embrasse des causes débiles et qu’elle s’acharne à vous montrer de mille façons combien elle a raison, ça m’énerve. Et me retrouver trempée comme ça, là, ça a été, si je puis dire, la goutte d’eau…

Je me suis levée et, avant qu’elle ait repris sa diatribe, j’ai commencé sur le même ton qu’elle :

-     Oh ! Mais c’est qu’il doit se remplir super vite maintenant l'évier, avec son nouveau brise-jet, hein ?

Elle a eu l’air de vouloir répondre mais s’est ravisée. Elle a dû sentir qu’en fait ça ne m’amusait plus. Je me suis approchée, j’ai ouvert le robinet à fond et j’ai bouché l’évier.

-     Eh ben oui dis donc, c’est que ça va drôlement vite, hein ?

Là encore elle a eu l’air d’hésiter à répondre, mais cette fois je ne lui en ai pas laissé l’occasion. Je l’ai attrapée par les cheveux et j’ai plongé sa tête dans l’eau. L’évier était déjà presque plein et ça a éclaboussé partout quand elle a commencé à se débattre.

C’est vrai qu’il coulait beaucoup trop fort, ce robinet.

 

 

 

 

samedi 23 octobre 2021

La goutte d’eau qui met le feu aux poudres

Je venais juste de poser sa bière à portée de sa main. Il l'a attrapée sans me regarder et a dit « Oh chou, tu m'apporteras mon capodastre. »

Ce n'était pas vraiment un ordre, mais ça y ressemblait quand même assez fort.

Déjà, je n'arrivais pas bien à me rappeler pourquoi et comment on en était arrivés à cette espèce de rituel qui consistait à lui apporter une bière dès qu'il descendait au sous-sol pour jouer de la guitare. Pourquoi il ne la prenait pas tout seul, sa bière, vu qu'il descendait les mains vides ? La première fois, j'étais en bas en train d'étendre le linge quand il était descendu et au moment où je suis partie, il m'a dit « Ah tiens, puisque tu remontes, tu pourras me rapporter une bière ? »

Sur le coup, je m'étais dit que oui, bon, puisque je remontais, effectivement… mais en fait ça ne justifiait pas une seconde que je fasse l'aller-retour à sa place.  

Depuis, au moins deux ou trois fois par semaine, quand il descendait au sous-sol faire de la musique et sans qu’il ait à demander, je lui apportais une bière. Ce genre de petits trucs que tu fais au départ pour faire plaisir, mais qui finissent très vite par être perçus comme un dû et que tu n’arrives pas à ne plus faire. Et je n’avais jamais un « s’il te plaît » ou un « merci ». Souvent je n’avais même pas un regard, sauf quand il voulait me signifier qu’il faudrait que je parte pour qu’il puisse jouer tranquille.

Le sous-sol était à moitié occupé par son matériel de musique – guitare électrique, amplis et pédales en tous genres – et à moitié par la machine à laver et le séchoir. La musique, c’était pas son métier. Il avait commencé la guitare au lycée, comme tous les garçons un peu moches ou empotés, pour séduire les filles, et il avait continué de grattouiller par habitude, jusqu’à la crise de la quarantaine. Pas assez riche pour la voiture de luxe et pas assez charismatique pour la maîtresse vingt ans plus jeune, il avait décidé de jouer les rockers et s’était mis à acheter tout un tas de gadgets très bruyants qui occupaient donc désormais le sous-sol.

Malgré cet amateurisme total et un manque criant de talent, il se considérait quand même prioritaire au sous-sol et avait là aussi insidieusement réussi à me faire accepter l’idée que s’il jouait, je débarrassais le plancher. La première fois qu’il y a eu conflit, je descendais vider la machine et dès qu’il m’a vue il a dit du ton le plus désagréable possible « Non mais je joue, là ! » alors j’avais répondu « Et moi je bosse. La machine doit être finie ». Sa réponse ce jour-là était une telle cause évidente de divorce que je me demande encore aujourd’hui comment j’ai pu ne pas fuir à cet instant précis. Il a dit « Non t’inquiète, je l’ai arrêtée y a un moment, le bruit me gênait. Tu la relanceras quand j’aurai fini ».

Tu la relanceras quand j’aurai fini.

Il va sans dire que la machine contenait environ cinquante pourcents de fringues qui lui appartenaient et que je n’étais pas rémunérée pour les laver. Encore moins pour attendre que monsieur ait fini pour me taper ses corvées. Quand j’y repense, j’ai vraiment été stupide de ne signifier mon agacement qu’en bougonnant, mais en m’exécutant quand même. Jamais il ne s’est demandé comment je m’organisais pour gérer mon boulot, les courses, le ménage, la bouffe et ses lessives - la fameuse répartition des tâches où, en compensation, il ouvre les bocaux de cornichons, bricole et portent les trucs lourds - sauf les courses, donc. En revanche, moi, je devais m’adapter à ses séances totalement irrégulières de grattouilles.

Quelle idiote j’étais, quand même, d’avoir laissé une situation pareille s’installer…

Stupide. Idiote. Bête. Couillonne. D’un coup ça me paraissait évident : globalement notre relation me rendait stupide. Du moins me faisait me sentir stupide. Souvent. Tout le temps. Comme en cet instant précis, où je remontais du sous-sol pour aller chercher le capodastre de monsieur sans avoir la moindre idée de ce que pouvait bien être un capodastre.

J’ai cherché sur internet et en fait c’est bêtement le bidule qui coince les cordes. Je suis sûre qu’il a fait exprès de dire « capodastre » et pas « bidule qui coince les cordes » pour que je me sente encore une fois un peu conne. Pour m’obliger à lui demander ce que c’est et qu’il puisse me répondre avec son petit air condescendant, là. Mais cette fois je ne me suis pas laissée avoir.

J’ai trouvé le machin et j’ai commencé à redescendre pour lui apporter quand je me suis figée à mi-chemin dans les escaliers. Le tuyau qui fuyait depuis une semaine et qu’il devait réparer fuyait toujours. Je regardais les gouttes tomber une à une pour former une petite flaque à mes pieds. La marche et le mur commençaient à être un peu imbibés. Une semaine. Cinq jours de travail. Deux séances de courses. Une dizaine de repas préparés. Trois lessives. Zéro truc lourd à porter. Zéro bocal à ouvrir. Et, donc, zéro bricolage.

J’étais là, comme hypnotisée par ce goutte-à-goutte, son fichu capodastre à la main, à me sentir encore une fois complètement nulle de m’être exécutée sans moufeter pour lui rendre service, quand il a crié « Eh ! Qu’est-ce que tu fous ? » et je l’ai instantanément haï. D’un coup, en bloc, pour toutes les petites humiliations, pour l’asservissement, pour les heures perdues à la cuisine, pour les centaines de marches montées et descendues avec sa bière, pour les lessives à étendre au milieu de la nuit sans bruit parce qu’il dormait après avoir joué de la guitare jusque tard le soir, pour mon dos cassé par ses packs de bières, pas assez lourds sans doute pour que ça bascule dans ses tâches à lui, pour ce satané tuyau qui fuyait…

Je me suis mise sur la pointe des pieds, j’ai levé les bras, évalué la distance… et sauté pour attraper le tuyau. Il était assez gros, mais pas au point de résister à mon poids. Il a cédé et l’eau s’est déversée abondamment dans le sous-sol, directement vers mon guitariste du dimanche. Le temps qu’il réalise qu’il avait les pieds dans l’eau, il était trop tard pour réagir. Il y a eu une première étincelle, une deuxième, et puis un véritable feu d’artifice quand tous ses appareils ont eu l’air d’exploser l’un après l’autre. Pour la première fois, secoué par les décharges, tressautant comme un pantin épileptique avec sa guitare étincelante au milieu du tumulte, il a un peu ressemblé à une rock star sur scène. Mais pas longtemps. Il s’est vite effondré.

Ironiquement, le linge qui séchait n’a ni pris l’eau ni pris feu.

J’ai récupéré mes affaires, bu une bière à sa santé, la première depuis que je ne pouvais pas en ramener assez pour nous deux parce que c’était trop lourd dans mes sacs de courses, et je suis partie.

Je ne vous dirai pas où je lui ai mis son capodastre avant de m’en aller, mais c’était un de ces petits gestes simples, qui ne coûtent pas grand-chose, qu’on ne pense pas toujours à faire et qui, pourtant, font drôlement plaisir.

  

 

Écrit pour le défi du samedi

mardi 19 octobre 2021

L'escalator tue

La dame était un peu chargée et un peu âgée et elle s’était mal engagée sur l’escalator, un sac dans une main qui réduisait sa liberté de mouvement et une valise à roulettes dans l’autre, partie de travers dès le début de la montée parce qu’à cheval sur deux marches.

Dans une tentative maladroite de tout bien remettre d’aplomb, boum, la chute.

Rien de très spectaculaire. Elle n’a pas dévalé une longue volée de marches en passant plusieurs fois cul par-dessus tête dans un méli-mélo de corps, sac et valise rigolo autant que bruyant. Elle n’a même pas hurlé de douleur ou de désespoir en voyant sa valise repartir dans le mauvais sens. Rien. Elle est tombée juste sous elle et s’est retrouvée plus ou moins à genoux sur une marche. Une dame derrière a empêché la valise de dégringoler et un monsieur devant était déjà retourné pour aider.

Mais elle s’était blessée. Là non plus, rien de très grave, mais ça saignait pas mal et, voyant cela, la dame derrière a délaissé la valise au profit de la blessée. C’est là que le monsieur devant, qui était bien parti pour relever la dame, a redressé la tête et crié « Attention ! La valise ! »

Emportée par son élan humaniste et sans doute un peu pète-sec, la dame derrière a rétorqué d’un air pincé et sur un ton de reproche « On s’occupe de madame d’abord ! »

Vexé comme un gamin pris pour une faute qu’il n’a même pas vraiment commise, le monsieur a instantanément oublié et la dame à terre, et la valise en perdition, pour asséner un cinglant « Dis donc, on se calme la vieille ! Sors-toi plutôt les doigts et on pourra faire les deux ! »

La « vieille » est devenue écarlate en une seconde et de la fumée serait obligatoirement sortie de ses narines et de ses oreilles si la scène s’était déroulée dans un dessin animé. Au lieu de ça, c’est une farandole d’insultes très imagées qu’elle a éructée, tout en brandissant un doigt accusateur et rageur vers le malotru. Lequel, quant à lui, atteignant le haut de l’escalator, s’est contenté de lui adresser un autre doigt, très évocateur celui-ci, avant de se détourner dans un haussement d’épaules moqueur.

La colère de la dame, si c’était possible, venait encore de monter d’un cran. Elle était prête à en découdre et a hurlé « Reviens ici ! » au type qui manifestement trouvait ça drôle, parce qu’il est effectivement revenu, tout sourire.

Pendant ce temps, la pauvre blessée que personne n’avait finalement aidée butait contre le haut de l’escalator sans réussir à s’en dépêtrer. Quand la dame derrière s’est mise à la piétiner pour pouvoir se ruer sur le type qui la toisait, la blessée a agrippé fermement sa jambe. Autant pour la faire tomber, parce que c’est pas des manières de marcher comme ça sur une pauvre âme dans la tourmente, que pour s’aider à sortir du cycle infernal qui s’amorçait en haut de cet escalator maudit, où chaque nouvelle marche qui arrivait la renvoyait vers le haut tandis que le palier qu’elle heurtait la repoussait sur la marche suivante.

Ainsi stoppée dans son élan, la furie a effectivement perdu l’équilibre. Elle s’est affalée de tout son poids sur le type qui attendait la bagarre et qui, à la place, s’est écroulé sous la dame. Pas vraiment calmés par l’incongruité de la situation qui, de gênante, était devenue franchement grotesque, ils ont poursuivi leur dispute à même le sol, l’un tirant les cheveux de l’autre pendant que l’autre tentait d’étrangler le premier.

Tirée de son mauvais pas par la cheville qu’elle avait fermement cramponnée, la blessée avait réussi à se relever. Tournant le dos à ses bien piètres sauveurs, elle a vu sa valise qui, comme elle l’instant d’avant, peinait à atteindre le palier. Elle l’a attrapée, s’est réajustée – sac, valise, col de manteau et un mouchoir pour calmer le saignement de sa blessure – et s’est tournée vers les deux enragés qui se roulaient toujours par terre.

Elle leur a marché dessus avant de faire rouler sa valise sur leur étreinte sauvage. Un de ses talons a sans le moindre doute écrasé un testicule et une roulette de sa valise s’est attardée légèrement plus longtemps que nécessaire dans une bouche, brisant au moins une dent sur son passage. Malheureusement, derrière leurs cris, les belligérants n’ont sans doute pas perçu l’ironie quand elle les a remerciés pour leur aide, mais au moins tous deux se sont calmés. Ils l’ont regardée s’éloigner, un peu abasourdis et sûrement un peu honteux.

Quant à elle, elle croyait être tombée à cause de son âge et avait déjà envisagé de limiter ses sorties par peur de tomber encore. Alors ça l’a rassurée de voir qu’elle avait passé l’obstacle des deux corps mouvants avec aisance, bien solide sur ses appuis. Ça lui a redonné confiance.

Comme quoi, c’est vrai hein, aide-toi, le ciel, tout ça…

 

vendredi 15 octobre 2021

Baston

Je ne traîne à peu près jamais dans les bars seule le soir. Je n’ai pas trop de raisons de le faire. Quitte à boire seule, j’aime autant le faire à domicile devant un bon film plutôt que dans un bar potentiellement plein de types avinés, braillards et suants. Mais là, à cause d’une sombre histoire de clés oubliées, j’étais à la porte et j’allais devoir attendre un moment pour récupérer un double, alors je me suis installée dans le bistrot en bas de chez moi.

C’était un soir de foot. Le match était fini depuis un moment, mais il y avait toujours du monde, beaucoup d’hommes évidemment, ça buvait, parlait et riait fort. J’ai repéré une table un tout petit peu à l’écart du tumulte et m’y suis installée. Deux jeunes femmes avaient tenté la même stratégie et occupaient la table voisine. Je ne sais pas quelles circonstances les avaient amenées jusque-là, mais elles ne semblaient pas beaucoup plus emballées que moi par l’ambiance et le bruit qui régnaient.

Quand le serveur est arrivé avec mon soda, deux types ont commencé à me charrier parce que je ne buvais pas d’alcool. D’autres ont commencé à se tourner dans notre direction, désireux peut-être de changer un peu de conversation, parce que refaire le match en picolant, ça va cinq minutes, mais… mais rien en fait. J’ai vu des gens même pas ivres parler de foot pendant des heures après un match, sans jamais se lasser. Alors disons que là les deux gros lourds qui trouvaient incongru que je ne m’alcoolise pas et hilarant de me le faire remarquer avaient juste dû faire assez de bruit pour que les autres viennent voir.

Je leur ai servi mon meilleur air de vieille emmerdeuse, un savant mélange d’agacement et de mépris accompagné de grognements, qui en général calme assez bien ce genre d’importuns, mais le mal était fait : ils avaient repéré les deux jeunes femmes planquées derrière moi et là, les pauvres se sont retrouvées assaillies de mains baladeuses et d’haleines chargées soufflées de beaucoup trop près et je me sentais un peu responsable du malaise que je voyais s’installer. Tout dans leur attitude, leurs gestes, leur façon de ne pas répondre et jusqu’à leurs sourires crispés, tout hurlait « pitié ! laissez-nous tranquilles ! » mais rien, absolument rien dans l’air goguenard et les cris de leurs assaillants ne semblait vouloir dire « nous avons pris bonne note de votre inconfort, mesdames, nous allons vous laisser et nous nous excusons pour la gêne occasionnée. »

Étant donné qu’aucun des autres bonhommes présents ne semblait disposé à intervenir, je me suis résolue à venir moi-même en aide aux deux jeunes femmes. J’ai d’abord tenté la voie diplomatique, calmement et poliment, mais tout ce que j’ai gagné, c’est des insultes et une main au cul. À mon âge. Une main au cul. Sans déconner ? J’ai attrapé mon verre, prête à l’écraser sur le visage qui allait avec ladite main, mais flemme de risquer de me blesser. Alors à la place, j’ai siroté un peu mon soda en regardant le gars. Il avait l’air pote avec celui d’à côté. Je lui ai demandé : « Vous êtes copains tous les deux ? »

Il a attrapé le copain en question par le cou, l’a ramené vers lui et, façon amitié virile en tapant son torse m’a répondu « Ouais ça c’est mon poteau, mon frérot même ! »

En parlant haut et fort pour qu’il me comprenne bien malgré son état et le bruit, j’ai répondu « Ah c’est chouette, ça. Du coup ça ne te dérange pas du tout qu’il couche avec ta fille ? »

Je ne savais pas s’il avait une fille et je dirais, vu son état, qu’a priori lui non plus. Mais c’est marrant, hein, comme ce genre de mecs ne voient strictement aucun inconvénient à harceler, intimider, effrayer ou agresser une femme, mais qu’un autre type fasse la même chose à une femme qu’ils considèrent comme leur propriété – épouse ou fille, parfois même sœur ou mère – et là ils deviennent fous. En général je préfère essayer d’expliquer, d’éduquer ce genre de brutes sexistes pour les amener à repenser leur masculinité, mais on ne va pas se mentir : ça ne marche quasiment jamais et certaines situations nécessitent des solutions beaucoup plus efficaces. Comme jouer sur ce genre de biais misogynes pour se tirer d’une situation pénible.

Ça n’a pas loupé. Le gars s’est retourné vers son « frérot » avec un regard mi-dégouté mi-haineux et l’autre n’a pas eu le temps d’ouvrir la bouche pour éventuellement se défendre qu’un poing s’abattait déjà sur le coin de son nez. Les autres types autour qui hésitaient à s’en mêler sans savoir de quoi il retournait ont très vite été convaincus du bien-fondé de prendre part au pugilat quand les jeunes femmes et moi-même leur avons expliqué la situation. On s’est d’ailleurs un peu emmêlées : selon laquelle de nous expliquait, ce n’était pas toujours le même qui s’était rendu coupable de coucherie avec la fille de l’autre, mais personne n’a vraiment cherché à recouper nos versions. Ça marchait si bien qu’on a ajouté des personnages : des épouses, des mères, d’autres filles et même une grand-mère. Au bout d’un moment, chaque gars était convaincu qu’au moins un autre avait ainsi « fauté » et tous étaient coupables au moins une fois. Du coup ça castagnait dans tous les sens.

Avec les deux jeunes femmes, on a fini par aller dans le troquet d’en face pour admirer notre œuvre sans risquer de recevoir une baffe perdue. Franchement, ce fut une bien belle baston. Beaucoup de participants, beaucoup d’ardeur, une assez bonne endurance et pas vraiment de vainqueurs à la fin, juste une grosse bande de pauvres types minables et esquintés, qui commençaient à gémir de douleur à mesure que les effets de l’alcool s’estompaient. Je suis allée m’assurer qu’aucun d’eux ne risquait de rentrer cogner sa femme ou sa fille (ou sa grand-mère) à cause de moi, mais personne n’évoquait la question et tous semblaient convaincus qu’ils s’étaient battus à cause du match. Il y en a un qui a fini par déclarer que c’était quand même mieux les matchs de l’équipe de France, « au moins on est tous d’accord à la fin ha ha ha ! » et ils se sont séparés en se tapant dans le dos parce que « ha ha ! c’est bien vrai, ça ! »

Je ne les avais pas beaucoup fait progresser en féminisme, mais au moins ils avaient tous pris une bonne rouste pour leur apprendre à se comporter comme des porcs.

On a les victoires qu’on peut.  

 

 

Écrit pour le défi du samedi